Interview de Raul Paz : La "Havanization" de Cuba.
Depuis 5 ans, le gouvernement cubain assouplit petit à petit sa politique et autorise des exilés à revenir. C'est le cas du chanteur Raúl Paz, qui au terme d'un exil de 15 ans, est retourné vivre à Cuba. Un retour suivi, aujourd'hui, par la sortie d'« Havanization », disque qui témoigne de la volonté de la société cubaine de se connecter au reste du monde contemporain. Entretien.
Votre retour à Cuba était forcement inconcevable sans une aventure musicale ? Au début, c’était plus une aventure humaine où j’ai « rencontré » mon pays. Mais très vite ça a été une aventure musicale parce que j’ai commencé à jouer là-bas alors que je n’y avais pas joué depuis 15 ans et ça a pris tout de suite. On a fait énormément de concerts à Cuba, de grands concerts, et ça m’a libéré de plein de choses avec mon public. En fait, ça a tué le fantasme de l’exilé par rapport à son public de base. Et je pense que ça a réglé pas mal de choses dans ma musique, dans ma tête. Ça fait du bien.
Et la scène musicale cubaine aujourd’hui, pouvez-vous nous la décrire ? Cuba est un pays qui ne bouge pas beaucoup. Ça ne bouge pas politiquement, donc ça ne bouge pas dans le reste. Mais on peut voir le début d’une scène indépendante, qui commence à vouloir parler autrement, à vouloir dire autre chose… Voilà, ça commence. Il y a toujours cette qualité des musiciens, c’est une évidence, tout le monde le sait. Après, c’est très difficile de passer à autre chose que l’image de Cuba qu’on a depuis toujours. Mais ça commence à bouger et dans tous les arts d’ailleurs. Ça a débuté par les arts plastiques, maintenant c’est aussi le cas de la littérature. En musique, par exemple, on commence à avoir de bons DJ en musique électronique, chose qui était vraiment inexistante à Cuba il y a encore 5 ans. Il commence à y avoir des mouvements qu’ici, on appellerait alternatifs et qui sont très intéressants. D’où le nom « Havanization » du disque.
Vous pouvez nous en dire un peu plus sur ce terme « havanization » ? En fait, il y a un mouvement culturel basé à La Havane. Ces cinq dernières années, les autorités ont consenti à ce que des gens reviennent, et parmi ceux-là il y a des artistes. Ces artistes ont amené avec eux de nouvelles façons de travailler, de nouvelles idées. Il y a donc un mouvement, appelé « Havanization » – parce que tout se passe à La Havane, même si on n’est pas tous de La Havane – qui veut parler autrement, qui veut essayer de se trouver une place dans la culture cubaine, la place qu’il a déjà eu dans certaines régions et dans le monde. La puissance est là, le talent est là, après, c’est la façon de s’exprimer qui est en décalage avec la réalité. C’est donc un mouvement qui essaye de s’inscrire dans le Cuba de 2010 et pas le Cuba de 1959.
Comment est-né concrètement le projet « Havanization » ? J’étais à Cuba et je me suis dis que j’allais essayer d’écrire un album…Il y avait une envie de faire un disque mais avec toutes les choses qui m’ont influencé là-bas et celles qui m’ont influencé ici. Finalement, c’est peut-être mon album le moins cubain alors que je l’ai fait à Cuba. C’est ça que je trouve intéressant, c’est cette « cubanité-là » que j’ai envie de montrer aujourd’hui, parce qu’il y a énormément de cubanité dans ce disque, mais pas la cubanité traditionnelle que tout le monde recherche. Après ça s’est passé comme pour tous les disques, je suis resté enfermé dans une grotte pendant trois mois, je me suis fâché avec tout le monde ! (rires). Petit à petit on a trouvé la voie de cette sonorité qu’il y a dans l’album avec Seb Martel, Marlon (les producteurs de Havanization, ndlr) et les musiciens.
D’ailleurs comment avez-vous été amené à travailler avec Seb Martel ? Vous connaissiez- avant ? Oui je le connaissais, on s’était rencontré à une émission de France Inter, Le pont des artistes. A l’époque il sortait son premier album avec Las Ondas Marteles. A ce moment là, on a joué ensemble et je me suis dit que l’univers de ce garçon m’intéressait. A sa façon, il est un peu comme moi, il s’intéresse à plein de musiques, il n’aime pas les barrières. Il aime le rock, comme il aime la soul, comme il aime la musique française ou la musique cubaine d’ailleurs. Tout ça, il essaye de le mettre ensemble, de voir ce que ca donne sans se demander comment il va l’appeler. Moi, je travaille un peu comme ça en musique, et je me suis dis qu’un jour il fallait qu’on travaille ensemble. Et pour cet album, quand j’ai vu un peu la couleur qu’il allait prendre, j’ai tout de suite pensé à lui, je l’ai appelé et on s’est libéré chacun de notre côté. Ca a été assez vite finalement.
Vous avez aussi fait un duo avec Camille sur le morceau "Carnaval"… En fait, on s’est rencontré dans la rue ! On a parlé deux minutes et elle m’a dit : « Je veux faire les chœurs sur ton disque ». Je lui ai répondu : « Tu ne vas pas faire les chœurs ! On va faire un duo ». J’ai donc écrit cette chanson en pensant à elle, en pensant à sa façon de chanter et à sa voix extraordinaire. Et voilà, là aussi ça s’est fait très naturellement. Le gros problème c’est que la chanson va vite et qu’elle n’avait jamais chanté en espagnol. Donc elle et moi on était un peu inquiet mais elle a tellement de talent qu’elle y est arrivée !
Et pour les non-hispanophones, vous pouvez nous dire ce que vous lui faites chanter ? La chanson s’appelle "Carnaval" et c’est une invitation à faire bouger les choses. On vit tous dans une espèce de carnaval éternel. Et surtout, pour moi, la vie moderne est un carnaval où tout paraît vrai mais où tout est faux, et inversement. C’est un grand n’importe quoi. Les politiques sont des artistes, les artistes sont des politiques, les footballeurs sont des marionnettes… un grand carnaval dans lequel on a tendance à rester sans rien faire car tout est inventé. Ça parle un peu de ça, du fait qu’il faut bouger, qu’il faut ouvrir des portes, parce qu’il y a toujours des portes. Et tout ça correspond un peu à Camille…c’est une belle réussite.
Il y a d’autres textes dont vous pouvez nous parler ? Je ne considère pas faire de la musique politique. Mais justement dans ce carnaval dans lequel on vit, tout devient politique.
Au carnaval, comme en politique parfois, on porte un masque… Oui et c’est ça qui est intéressant ! Ce disque, sans vouloir faire de la politique, il dit beaucoup de choses, il parle de la vie. Comme je disais, avec le retour à Cuba cet album est le début de quelque chose. C’est compliqué quand tu viens d’un pays, que tu habites dans un autre et que tu ne peux pas rentrer dans ton pays, tu as toujours le mythe de ce pays là. Et dans mon cas, la question était de savoir dans quelle mesure j’étais encore cubain ou pas. C’est le type de chose qu’on se met dans la tête. Moi, la maison de disque, les spectateurs, tout le monde. Là, je ne suis pas venu défendre, comme j’aurai pu le faire avant, ma « cubanité ». Je joue en tant qu’artiste, engagé d’abord avec ma musique et ensuite avec ma pensée. Et là, je sors un album qui parle finalement beaucoup de moi, de ma façon de voir les choses et qui parle aussi de mon pays, de ce Cuba qu’on aimerait voir par opposition au Cuba d’aujourd’hui. Je crois que le gros problème de Cuba c’est qu’on parle toujours du Cuba qu’il y a ou du Cuba qu’il y avait. Mais on ne parle jamais de comment on voudrait le voir, et je pense qu’il faut commencer par là. Et ça parle de ça, de cette Havanization, de ce mouvement, du fait qu’il faut dire les choses autrement. De toute façon personne n’a la solution, ni pour les problèmes d’ici et donc encore moins pour les problèmes de Cuba. Après c’est aux cubains de trouver cette solution. En fait, je crois qu’on a besoin d’air.
Vous pouvez nous dire un petit mot sur les studios de l’EGREM, là où vous avez enregistré l’album ? C’est la troisième fois que j’enregistre là-bas. Ce sont de vieux studios situés dans une vieille maison coloniale dans le quartier de Centro Havana et qui sont en fait, je crois, les premiers studios de Cuba. Il y a une sonorité, une vieille sonorité qui est intéressante. Nous, les musiciens, on est un peu mystiques donc on pense qu’il y a des âmes qui sont là et qu’elles font de la musique avec nous. C’est assez agréable de travailler là, ça change un peu des nouveaux studios qui sont froids.
Il y a 3 ou 4 ans encore vous ne pouviez pas jouer à Cuba, votre musique ne passait même pas à la radio. Aujourd'hui les choses ont changé. Cela veut dire que le pays évolue... Evidemment, mais après ça va très lentement. Ça ne va pas aussi vite qu’on voudrait. Il y a des choses qui se passent par rapport à avant mais ce n’est pas suffisant. C’est tout petit par rapport à ce qui devrait être fait. Mais il y a des personnages politiques à Cuba qui commencent à être intéressants, qui veulent ouvrir un peu, qui veulent passer à autre chose ou au moins éliminer les absurdités qui font que les artistes ne peuvent pas revenir à Cuba. Je pense que justement ça amène de l’air à Cuba. On est en train d’essayer de monter un gros festival à la Havane de musiques caribéennes et de musiques du monde influencées par la Caraïbe. J’espère qu’on va réussir à le faire. Parce qu’on a besoin de voir ailleurs, on a besoin que les gens comprennent qu’on vit dans un monde, on doit agir et cohabiter avec ce monde. Le public cubain est un public qui a soif de choses.